Publié le 21 février 2022 Mis à jour le 15 mars 2022

L’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), l’Université Paris 8 et l’Institut des Hautes Etudes d’Amérique Latine (IHEAL, Université Sorbonne Nouvelle) lancent un appel à contribution, réservé à l’international, pour le colloque « Actualités de Robert Castel », qui aura lieu les 3 et 4 avril 2023 au Campus Condorcet. Date limite : 31 mai 2022

Argumentaire

Robert Castel, Directeur d’études à l’EHESS à Paris, après avoir monté le département de sociologie de l’Université de Vincennes en 1969, devenue l’Université Paris 8 à Saint-Denis où il a enseigné jusqu’en 1990, nous a quittés en mars 2013. Il a laissé derrière lui une œuvre imposante et reconnue, tant par les sociologues, les historiens, les juristes que les psychiatres, les psychanalystes, les psychologues sociaux ou dans le travail social. 
Qu’en est-il aujourd’hui ? Dans les réflexions contemporaines sur la protection sociale, la société salariale, le précariat, les supports sociaux, les politiques de l’individu, jusqu’où peut-on relever son influence ? Les analyses de la psychiatrie mobilisent-elles encore ses travaux sur la critique des savoirs et pratiques « psy », pour observer les bouleversements actuels de ce champ, liés aux ambigüités des politiques en santé mentale, à la crise de ses institutions et au renouvellement de ses paradigmes scientifiques ? 
Si les Métamorphoses de la question sociale (1995) demeure une référence incontournable, son ouvrage clé, La gestion des risques (1981), à la charnière entre ses deux moments - de la psychiatrie à la société salariale - est peu présent au regard de la grande lucidité avec laquelle Robert Castel avait anticipé l’acuité de la logique actuarielle des politiques de régulation. 
A l’inverse, l’extension des domaines « psys » et la montée d’une société étayée par des « thérapeutes pour normaux », alimentent nombre d’analyses et de recherches sur la prolifération de pratiques relevant de la psychologisation des rapports sociaux, comme par exemple tout ce qui relève du développement personnel.
Précurseur et penseur critique d’une politique de l’individu qui se déploie de manière singulière dans chaque espace politique, social et culturel, revisiter Robert Castel nous permettrait de comprendre les évolutions actuelles des sociétés et leurs contrastes quant à la manière dont elles font du Commun. 
Ce colloque international fera le point sur ses apports et sera l’occasion d’interroger les logiques intellectuelles sur lesquelles l’actualité de Castel repose, et notamment les contextes nationaux de la réception de son œuvre qui permettent d’en comprendre la circulation internationale.
La décennie qui est passée depuis sa disparition nous permettra de commencer à engager un bilan de la réception de son œuvre, quant à la manière dont elle est transmise et mobilisée dans les espaces académiques et politiques étrangers. Envisager ce geste au niveau international permet de changer de focale et de combler un manque. Si de son vivant, l’Amérique Latine où il était régulièrement invité, constituait sans doute le continent le plus à l’écoute de son travail, qu’en était-il ailleurs, et surtout, qu’en est-il aujourd’hui ? Où lit-on encore ses ouvrages ? Qui les cite ? Et pour quoi faire ? En quoi son œuvre a-t-elle contribué à produire et engendrer des travaux innovants ?

Axes

Le présent appel à participation au Colloque international sur l’actualité de l’œuvre de Robert Castel est destiné aux chercheur.es et enseignant.es issus d’autres mondes intellectuels que la France, qui pourraient proposer plusieurs types de contributions.
  1. La première consiste à nourrir l’étude sur la réception internationale de l’œuvre de Robert Castel.
    Il s’agira de contribuer à faire un bilan des logiques de circulation intellectuelle en partant de situations locales sur lesquelles les chercheur.es dans différents univers intellectuels aideront à comprendre les logiques politiques et sociales de cette diffusion contrastée. Les collègues internationaux peuvent ainsi présenter les spécificités continentales ou nationales favorisant ou freinant les échanges autour de son œuvre. Les analyses des situations et des spécificités des réceptions locales pourraient prendre place, tout comme des témoignages de chercheur.es ou d’intellectuel. les ayant joué un rôle de relais de la diffusion de son œuvre.
    D’autres contributions pourraient s’intégrer aux axes du colloque sur
    a/ le travail et la protection sociale,
    b/ le travail social,
    c/ la psychologisation des rapports sociaux, d/ les sociabilités et la famille dans les protections rapprochées.
  2. En quoi l’œuvre de Castel sur le travail et les protections sociales permettent-elles d’éclairer les recherches dans le domaine lié à un pays spécifique ? 
    Il s’agirait de contribuer à la réflexion générale sur l’effritement des sociétés salariales à partir d’études plus locales ou nationales, permettant d’évaluer la pertinence actuelle de ce concept, et plus largement du fondement de la pensée de Castel sur la centralité du travail qui structure les individus. Ses réflexions sur le salariat demeurent-elles pertinentes face aux bouleversements qui traversent aujourd’hui le monde du travail, avec par exemple le développement d’une économie de plateforme.
  3. Les réflexions de Castel sur les interventions sociales demeurent-elles pertinentes eu égard aux évolutions profondes du travail social ? 
    La prise en compte de contextes nationaux permet d’analyser le large spectre des types d’interventions sociales qui rééquilibrent les logiques du marché, interviennent sur la pauvreté ou accompagnent les personnes en difficulté. Des contributions émanant de différentes cultures du travail social (courants religieux, tradition du travail communautaire, présence des logiques marchandes, formes participatives et citoyennes…) permettront de déployer ses propositions de conceptualisation.
  4. Le travail de Castel sur la psychiatrie et la psychanalyse semble fortement associé au contexte de la critique institutionnelle des années 1970, de l’anti-psychiatrie portée en France par Deleuze et Guattari et de la critique foucaldienne des rapports savoir pouvoir. 
    C’est pourtant ce qui lui a permis d’être un grand visionnaire sur l’extension des domaines « psys » et la psychologisation des rapports sociaux et son œuvre demeure très mobilisée sur sur ces questions. La diffusion du phénomène « psy » est partout visible, et les recherches sur les étayages qui en sont imbibés, comme tout ce qui relève du développement personnel et du bien-être, participent du renouvellement la sociologie des individus et des supports sociaux. Comment Castel permet-il encore de penser les manières dont les individus sont amenés à gouverner leur conduite ? Les travaux étrangers sur toutes ces nouvelles injonctions à demeurer des individus, qui alimentent l’illusion de l’autosuffisance et de l’entreprise de soi, permettront de porter d’autres regards sur ce champ bien informé des sciences sociales.
  5. Castel avait déployé un programme de recherche sur les différents axes de la désaffiliation, notamment sur l’importance des sociabilités et de la famille qui contribuent à tout ce qui relève des protections rapprochées. 
Il a sans doute buté sur les solidarités plus invisibles et labiles, préférant dédier son travail et ses interventions à la défense des droits et des statuts, en occultant l’importance des questions de genre. Pourtant, les recherches sur les modalités plus informelles des supports sociaux se sont largement développées, avec notamment l’essor des études sur le care. On attend ainsi sur cet axe des travaux, issus d’autres univers académiques, qui pourraient revisiter l’œuvre de Castel à partir de recherches empiriques sur les dynamiques familiales des étayages concrets des individus, tels qu’ils peuvent se déployer dans des univers très contrastés. Des croisements, connexions trop souvent éludés dans le contexte français, pourraient ainsi être proposés avec les études de genre et du care, ou sur les questions intersectionnelles.