Pourquoi certaines politiques climatiques peinent-elles encore à voir le jour malgré l'urgence ?
Pour les chercheurs réunis lors des journées d'étude « Enquêter sur les 50 nuances d'obstruction climatique », les freins à l'action ne relèvent pas uniquement des inerties techniques ou matérielles. Ils tiennent aussi à une multitude de stratégies d'influence, parfois discrètes, qui contribuent à ralentir, réorienter ou retarder l'action climatique.
À cette occasion, nous avons échangé avec un collectif de chercheuses et chercheurs, membres de « Climat et Sciences sociales », la branche française du réseau universitaire international Climate Social Science Network (CSSN), ainsi que du comité scientifique et d'organisation de ses premières journées d'étude.
Ensemble, ils reviennent sur la notion d'obstruction climatique, les stratégies d'influence qui façonnent les débats publics autour du climat et les les mécanismes qui contribuent, depuis les années 1970, à délégitimer, contrer ou retarder les actions visant à limiter les émissions de gaz à effet de serre.
Nuancier
Comprendre la notion d'obstruction climatique
Si les débats autour du changement climatique, du climatoscepticisme ou de la transition écologique occupent désormais une place importante dans l'espace public, la notion d'« obstruction climatique » reste encore peu familière. Elle sera au cœur des journées d'étude « 50 nuances d'obstruction climatique ». L’événement est organisé par des chercheuses et chercheurs issus de différentes disciplines des sciences humaines et sociales et membres de la branche française du Climate Social Science Network (CSSN), réseau international centré sur les enjeux politiques du changement climatique.
Les chercheurs définissent l'obstruction climatique comme une palette d'actions, de tactiques et de stratégies mises en œuvre par différents groupes d'intérêt privés ou publics pour ralentir l'action climatique ou préserver des modèles économiques et des rapports de force qui leur sont favorables.
Qui sont ces acteurs ? Les « usual suspects » qui nous viennent d’emblée à l’esprit sont les producteurs d'énergies fossiles et, plus largement, les acteurs défendant les intérêts fossiles. Mais les chercheurs invitent à élargir le regard. De nombreux secteurs économiques fortement dépendants des énergies fossiles sont également concernés, qu'il s'agisse de l'industrie, des transports, de l'agroalimentaire ou encore de la finance. S'y ajoutent certains pouvoirs publics ainsi que des acteurs du conseil, de la communication ou du lobbying.
L'obstruction climatique ne se limite donc pas à quelques entreprises emblématiques : elle implique une mosaïque d'organisations, d'institutions et d'individus qui cherchent à préserver des intérêts économiques, politiques ou institutionnels liés à l'organisation actuelle de nos systèmes de production, de consommation et d'énergie. « Ils cherchent activement à bloquer la transition bas carbone. »
Nous avons souvent tendance à attribuer les difficultés de l'action climatique aux inerties de nos sociétés. Pourtant, les chercheurs insistent sur la différence entre inaction et obstruction climatique. Il ne s'agit plus seulement de ne pas agir face au changement climatique, mais d'agir pour empêcher ou ralentir les transformations nécessaires à la transition bas carbone.
La notion d'obstruction met ainsi en lumière le « pouvoir d'agentivité » de certains acteurs : leur capacité à peser sur les décisions publiques, les récits et les politiques climatiques afin d'orienter les trajectoires de transition dans un sens plutôt qu'un autre.
Comme le résument les chercheurs : « À la différence de la notion d’inaction qui laisse entendre une forme de passivité, celle d’obstruction permet d’insister sur la grande diversité des acteurs et la pluralité des pratiques contribuant, des années 1970 à aujourd’hui, à délégitimer, contrer ou retarder les actions visant à limiter les émissions de gaz à effet de serre ou à infléchir l’action publique vers certains cadrages et certaines solutions particulières. »
Mais ces stratégies ne prennent pas toujours la forme d'une opposition frontale aux politiques climatiques. Elles peuvent aussi s'exprimer à travers des discours, des récits ou des cadrages qui influencent notre manière de penser les enjeux climatiques.
« La question climatique n'est alors plus posée en termes de fermeture organisée des activités fossiles, mais en termes de continuité aménagée, d'innovations technologiques, de captage-carbone ou de compensation. »
L'obstruction climatique ne consiste pas toujours à nier le problème climatique. Elle peut aussi résider dans la reformulation du problème et des solutions, de manière à rendre acceptable la poursuite de certaines activités fortement émettrices.
Les chercheurs prennent l'exemple du secteur fossile. Selon eux, la sortie des énergies fossiles est parfois présentée dans le langage de la « transition », de la « sécurité énergétique » ou encore du « gaz comme énergie de transition ». Le débat n'est alors plus posé prioritairement en termes de réduction ou d'arrêt progressif des activités fossiles, mais davantage sous l'angle de leur maintien, accompagné de solutions comme les innovations technologiques, le captage du carbone ou la compensation des émissions.
Autrement dit, l'attention se déplace. Au lieu de s'interroger sur la réduction des volumes d'énergies fossiles produits et consommés, le débat tend à se concentrer sur la possibilité de neutraliser ou de compenser leurs effets à l'avenir. Les chercheurs soulignent pourtant que les trajectoires actuelles de production fossile demeurent largement incompatibles avec les objectifs de réduction des émissions fixés par l'Accord de Paris.
Cette capacité à reformuler les problèmes constitue l'une des dimensions centrales de l'obstruction climatique. Les travaux du CSSN mettent ainsi en évidence une grande diversité de stratégies d'influence : réseaux d'acteurs, coalitions, lobbying, éléments de langage, récits, stratégies narratives ou encore diffusion d'idées et de cadrages qui contribuent à orienter les débats publics.
Ces stratégies participent à façonner ce que certaines études appellent un « climat des idées ». Elles ne passent pas uniquement par des décisions ou des rapports de force visibles, mais peuvent également s'exprimer à travers des discours, des savoirs, des cadres d'analyse ou des espaces d'influence qui modèlent la manière dont les enjeux climatiques sont perçus et débattus.
Enquêter collectivement sur l'obstruction climatique pour éclairer le débat public
Comment mettre au jour des mécanismes qui passent parfois par des discours, des récits ou des réseaux d'influence peu visibles ?
C'est précisément l'ambition des chercheurs qui travaillent sur l'obstruction climatique.
« La notion d’obstruction climatique permet de faire de pratiques telles que le déni, le blocage ou encore la procrastination climatique des objets de recherche solidement conceptualisés et empiriquement fondés en sciences sociales ».
Cette approche s'inscrit notamment dans les travaux du Climate Social Science Network (CSSN), qui fédère une communauté internationale de chercheurs travaillant sur les dimensions politiques du changement climatique. Ces travaux constituent également une ressource pour les journalistes, les professionnels des politiques publiques ou encore les équipes engagées dans des contentieux environnementaux.
Les organisateurs soulignent d'ailleurs que les efforts des journalistes, des ONG et des chercheurs sont souvent complémentaires, mais parfois dispersés et peu visibles. L'un des objectifs de ces journées d'étude est précisément de permettre à ces différents acteurs de se retrouver pour partager leurs travaux, confronter leurs expériences d'enquête et identifier des zones d'ombre qui mériteraient d'être éclairées.
Selon les membres du comité d’organisation de l’événement, l'enjeu n'est pas d'opposer une « bonne » et une « mauvaise » trajectoire climatique, ni de désigner des responsables uniques. C'est pourquoi ils parlent de « 50 nuances » d’obstruction climatique. Celle-ci se déploie en une palette d'acteurs, de stratégies et d'espaces diversifiés symbolisée par le nuancier conçu pour l’événement : « À travers ce visuel, on veut mettre l’accent sur la pluralité des acteurs, des formes et granularité d’obstruction climatique. »
Cette volonté d'éclairer les débats publics se retrouve également dans le choix du visuel de l'événement. Les organisateurs ont associé leur nuancier à une reproduction de World on Its Hind Legs (2010), une sculpture de l'artiste sud-africain William Kentridge.
« Son œuvre donne ainsi à voir ce que nous cherchons nous-mêmes à mettre en évidence.C'est précisément cette complexité en mouvement que nous cherchons à saisir. »
L'artiste place une grande partie de son travail sous le signe du mouvement et de la métamorphose. Un choix qui fait directement écho à la manière dont les chercheurs envisagent l'obstruction climatique : non comme un phénomène figé ou uniforme, mais comme un ensemble de « forces et de contre-forces en perpétuelle recomposition ».
Mis en regard, ces visuels rappellent que l'obstruction climatique constitue un phénomène complexe, mouvant et protéiforme, dont l'analyse nécessite de croiser les regards, les disciplines et les expériences d'enquête.
Comité scientifique et d'organisation des journées d'études « Enquêter sur les 50 nuances d'obstruction climatique » et contributeurs de l'article :
Christophe Bonneuil, historien, directeur de recherche CNRS, Centre de Recherches Historiques (GRHEN), EHESS
Pierre-Louis Choquet, sociologue, chargé de recherche IRD, UMR Prodig
Christel Cournil, juriste, professeure de droit public à Sciences Po Toulouse
Fabienne Jouty, historienne, UMR SIRICE, doctorante à Sorbonne Université
Edouard Morena, sociologue, senior lecturer, University of London Institute in Paris
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