Publié le 23 septembre 2026 Mis à jour le 23 septembre 2026

Une cour de récréation, un algorithme, la répartition des tâches domestiques, nos représentations de la sexualité : autant de réalités en apparence très différentes que l’on peut observer au prisme du genre. Avec une même question en filigrane : ce qui nous semble naturel ou évident l’est-il vraiment ?

À l’occasion du colloque international « Articuler genre et sexualité », accueilli du 24 au 26 septembre au Campus Condorcet, l’Institut du Genre nous éclaire sur ce champ de recherche et les questions qu’il soulève. Créé en 2012 et hébergé au Campus Condorcet, ce groupement d’intérêt scientifique contribue à structurer, soutenir et rendre visibles les recherches sur le genre et les sexualités.

Le genre : interroger ce qui paraît « naturel »

Selon certains stéréotypes encore présents aujourd’hui, les garçons seraient « naturellement » meilleurs en mathématiques ou au football, tandis que les femmes seraient spontanément plus enclines à s’occuper des enfants. Derrière ces représentations, une même idée : certaines différences entre les femmes et les hommes seraient inscrites dans leur nature.

Naturelles, ou construites ? C’est précisément ce que le concept de genre permet d’interroger. Dans les sciences humaines et sociales, le genre est à la fois un concept et un outil d’analyse. Il désigne un ensemble de phénomènes sociaux, historiques, politiques, économiques ou culturels qui rendent compte de la construction historique et politique des différences perçues entre les sexes.

Ces associations ont une histoire. Elles se construisent et se transmettent à travers les représentations, les pratiques ou encore les institutions. Répétées, partagées, parfois institutionnalisées, elles peuvent finir par apparaître comme évidentes : certaines qualités, certains comportements ou certains rôles seraient perçus comme “naturellement” féminins ou masculins, alors qu’ils sont le produit d’une construction socio-historique et politique.

Les études de genre permettent de révéler le caractère historique et construit de différences considérées comme purement biologiques ou naturelles, et de « troubler et déstabiliser ce qui est perçu comme « allant-de-soi » ».

Ces représentations et ces normes ont des effets très concrets. Considérer que les femmes sont naturellement plus disposées à s’occuper des enfants peut par exemple peser sur la répartition des tâches ménagères et éducatives, sur la charge mentale ou encore sur la place qui leur est attribuée.

Une cour de récréation peut elle aussi devenir un terrain d’analyse : comment est-elle aménagée ? Comment filles et garçons l’occupent-ils ? Autant de questions qui permettent d’observer la manière dont le genre peut organiser les usages d’un espace.

Le concept de genre s’est progressivement imposé dans la recherche dans les années 1970 puis 1980, à partir notamment des études sur les femmes et de travaux sur l’intersexuation [1].
Femmes, hommes, féminin, masculin : le genre est ainsi, selon l’Institut du Genre, un « système de bicatégorisation hiérarchisé qui traverse l’ensemble des sociétés et des époques, des espaces culturels et des langues ».

Derrière ce qui paraît naturel : des inégalités et des rapports de pouvoir

Cette hiérarchie ne se limite pas aux représentations du féminin et du masculin : elle traverse aussi la manière dont les places et les rôles se distribuent dans la société. La place des femmes dans les instances de direction, par exemple, donne à voir certaines de ces disparités et asymétries sociales.

C’est en ce sens que l’historienne Joan Scott définit le genre comme une « façon primordiale de signifier des rapports de pouvoir ». Lorsqu’ils sont naturalisés, ces rapports peuvent toutefois devenir difficiles à percevoir et « masquer les phénomènes de pouvoir sous-jacents », souligne l’Institut du Genre.

Les rapports de pouvoir traversent tous les domaines de la vie : le monde du travail, la santé, la famille, le sport, la culture… jusqu’à l’intime.

Orientations sexuelles, identités de genre, désirs ou pratiques érotiques sont souvent perçus comme relevant de choix ou de préférences individuelles. La recherche propose, sans nier l’expérience personnelle, de la réinscrire dans des contextes historiques, culturels, politiques et économiques plus larges. D’après l’Institut du Genre, « nos désirs les plus intimes sont pris dans des normes de genre et de sexualité, mais aussi dans des logiques capitalistes ».

Les industries culturelles et pornographiques en fournissent un exemple particulièrement probant. Elles sont aussi des marchés : elles mettent en images des fantasmes, distinguent des corps désirables et d’autres qui le seraient moins, promeuvent certains gestes comme excitants et participent à la diffusion et à la normalisation de certaines pratiques érotiques. Elles montrent ainsi comment normes de genre et normes sexuelles peuvent s’entremêler.

Genre et sexualité ne se confondent donc pas, mais les normes qui les encadrent sont étroitement liées. L’institut du Genre explique qu’elles « interagissent et se renforcent mutuellement, contribuant au maintien d’un ordre social dominant, hétéronormatif et hétéropatriarcal, mais conduisant également à le contester et troubler ». Les normes relatives au genre et à la sexualité participent aussi à une organisation sociale dans laquelle l’hétérosexualité est érigée en modèle et où les rôles et les positions restent hiérarchisés selon le genre.

Les effets de l’articulation entre genre et sexualité peuvent être observés concrètement, notamment dans les domaines de la santé et la médecine : les inégalités genrées dans l’accès aux soins, la reproduction ou encore les violences obstétricales et gynécologiques, entre autres. Les violences sexistes et sexuelles constituent un autre terrain d’analyse : la recherche étudie notamment la manière dont certaines normes de masculinité et de féminité peuvent inclure des formes de coercition et de violence dans la sexualité.

Genre et sexualité engagent ainsi, selon les mots de l’Institut, « à la fois l’intime et le collectif ». Leur analyse permet alors de mieux comprendre les violences et les inégalités auxquelles ces normes peuvent participer, mais aussi les formes d’instrumentalisation politique dont elles peuvent faire l’objet.

Les études de genre : décrypter les transformations de nos sociétés

Saisir la diversité de ces phénomènes suppose de multiplier les terrains, de croiser les disciplines et les méthodes. Les études de genre constituent aujourd’hui un champ de recherche foisonnant et internationalisé.

Les normes de genre ne sont pas figées : elles se transforment, se recomposent et circulent. Par exemple, les « tradwives »[2] peuvent être étudiées pour comprendre comment se diffusent aujourd’hui certaines conceptions naturalisantes et hiérarchisées des rôles des femmes et des hommes.

Étudier de tels phénomènes suppose aussi d’observer leurs circulations d’un contexte à l’autre : quels discours et modes d’action mobilisent-ils ? À quelles références, figures ou représentations font-ils appel ? Les mouvements masculinistes constituent par exemple un autre terrain pour observer comment ces imaginaires et ces références circulent et se recomposent à l’échelle transnationale.

Le programme du colloque international « Articuler genre et sexualité », accueilli au Campus Condorcet du 24 au 26 septembre, donne un aperçu de la diversité des terrains étudiés. Monde du travail, médecine, religion, représentations culturelles, parentalité, minorités de genre ou encore âges de la vie sont autant de domaines dans lesquels peuvent être observées les normes de genre et de sexualité, leur construction et leurs transformations. Le regard s’étend jusque dans les technologies que nous utilisons : les biais de genre peuvent aussi se retrouver dans les algorithmes et l’intelligence artificielle.

La diversité de ces objets appelle aussi à croiser les approches. Analyser les identités de genre ou les pratiques sexuelles conduit à ne pas dissocier artificiellement le social de l’économique, le culturel du juridique ou le symbolique du politique.

Les connaissances produites ne restent enfin pas cantonnées au monde académique. Pour l’Institut du Genre, ces travaux produisent des « résultats de recherche consolidés » et des « données robustes » susceptibles d’influer sur les politiques de l’emploi, de transport et de mobilité, de santé ou d’éducation, avec une ambition : « mieux comprendre la société et participer à réduire les inégalités ».

Derrière une répartition des tâches domestiques, l’organisation d’une cour de récréation, une représentation de la sexualité ou encore les biais d’un algorithme, les études de genre invitent finalement à accomplir un même déplacement : regarder autrement ce qui semble naturel, évident ou strictement individuel, pour rendre visibles les normes et les rapports sociaux qui participent à le façonner.

Mettre au jour le caractère construit de ces normes, c’est aussi montrer qu’elles ne sont pas immuables. Comme le souligne l’Institut du Genre, « les relations comme les systèmes peuvent être changés ».


[1] L’intersexuation désigne le fait de naître avec des caractéristiques anatomiques, chromosomiques et hormonales non conformes aux définitions médicales et sociales du masculin et du féminin.
[2] Contraction de traditional wives (« épouses traditionnelles »), désigne un phénomène particulièrement visible sur les réseaux sociaux, où des femmes mettent en scène et valorisent un mode de vie fondé sur des rôles de genre traditionnels : vie domestique, maternité et valorisation du rôle d’épouse et de mère. Ces contenus s’accompagnent souvent d’une esthétique nostalgique idéalisant la vie au foyer.