Le travail traverse une crise de sens profonde. En 2026, 59 % des actifs français le décrivent comme une source de stress, 41 % déclarent avoir connu un épisode de burn-out, et les troubles psychiques constituent désormais la première cause d’arrêts longue durée. Dans ce contexte, le Printemps des Humanités organisé par le Campus Condorcet a consacré sa 3ᵉ édition, les 19, 20 et 21 mars 2026, à une question en apparence simple : pourquoi travailler ?
Derrière cette interrogation se jouent des tensions majeures. Le travail oscille entre promesse d’émancipation et expérience de l’aliénation, entre quête de sens et fatigue psychique, entre exigences de performance et aspiration à une vie plus équilibrée. À ces contradictions s’ajoute l’irruption de l’intelligence artificielle, qui reconfigure les métiers, redéfinit les compétences et interroge la place même de l’activité humaine.
Repenser le travail au-delà de ses seules dimensions économiques
Chercheurs, syndicalistes et artistes réunis lors du festival ont exploré ces recompositions. Les interventions d’Alain Supiot, spécialiste du droit du travail, de Dominique Méda, philosophe et sociologue, de Bruno Palier, docteur en sciences politiques, ou encore de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, ont mis en lumière la nécessité de repenser le travail au-delà de ses seules dimensions économiques, en faisant de la qualité du travail, de sa reconnaissance et de son utilité sociale des critères centraux.
Conditions de travail dégradées : l’exemple des livreurs de plateformes
Ces analyses trouvent un prolongement concret dans les réalités observées. Une étude récente de l’Ined, menée auprès de plus de 1 000 livreurs de plateformes à Paris et Bordeaux, révèle des conditions particulièrement dégradées : jusqu’à 63 heures hebdomadaires, six à sept jours sur sept, pour un revenu net moyen de 880 euros mensuels. Ces travailleurs, souvent immigrés (97,8 %) et en situation précaire, incarnent une figure contemporaine d’une population “working poor” (travailleurs pauvres), souvent invisibilisée.
Crédit photo : Benjamin Piat – Court métrage de fiction “Sans s’arrêter”
Conditions de travail, finalités et nouvelles attentes
La question « pourquoi travailler ? » ne peut dès lors être dissociée de celle des conditions dans lesquelles le travail s’exerce. Elle renvoie à des enjeux structurants : répartition de la valeur, protection des travailleurs, reconnaissance des activités socialement utiles. Elle invite aussi à interroger les finalités du travail lui-même : produire, bien sûr, mais aussi contribuer, se réaliser, faire société.
Elle ouvre également un débat sur le temps et son organisation. Réduction du temps de travail, quête d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle, aspiration à des parcours moins linéaires : autant de signaux d’une transformation profonde du rapport au travail.
Les nouvelles générations, en particulier, expriment des attentes fortes en matière de sens, d’engagement et de cohérence entre valeurs individuelles et activité professionnelle. Dans le même temps, les organisations sont confrontées à la nécessité de se réinventer : management plus horizontal, reconnaissance accrue des collectifs de travail, intégration des enjeux écologiques et sociaux dans les stratégies. Le travail n’est plus seulement un lieu de production, mais un espace de relations, de tensions et d’expérimentations.
Un enjeu désormais collectif
En plaçant cette question au cœur du débat public, le Printemps des Humanités a rappelé que le travail n’est pas qu’un facteur économique. Il constitue un fait social total, au croisement des trajectoires individuelles et des choix collectifs.
À l’heure des mutations accélérées, il devient un objet social majeur, appelant à être repensé dans ses formes, ses finalités et sa place dans nos vies. Cette réflexion invite aussi chacun, individuellement et collectivement, à redéfinir ce que l’on attend du travail aujourd’hui et demain.