Poursuivre la recherche et transmettre des savoirs malgré l'exil : entretien avec Laeiq Ahmadi
Archéologue afghan et ancien responsable du département d'archéologie de l'université de Bamiyan, Laeiq Ahmadi poursuit aujourd'hui ses recherches en France grâce au programme PAUSE. À l'occasion du Mois de l'hospitalité et des libertés académiques, organisé au Campus Condorcet tout au long du mois de juin, il revient sur les conséquences des bouleversements politiques en Afghanistan, son parcours de chercheur en exil et ce que signifie aujourd'hui continuer à produire et transmettre des savoirs malgré le déracinement.
Pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur les recherches que vous meniez en Afghanistan ?
Je m’appelle Laeiq Ahmadi. Je suis archéologue et originaire d’Afghanistan. Pendant plus de dix ans, j’ai travaillé à l’université de Bamiyan, où j’ai participé à la création du département d’archéologie fondé en 2011 et dont j’étais responsable.À l’université, mes activités portaient à la fois sur l’enseignement, la recherche et le développement du département. Je travaillais dans le domaine de l’archéologie et du patrimoine culturel afghans, tout en développant des collaborations avec différentes institutions et projets de recherche.
À partir de 2019, j'ai poursuivi mes études doctorales à l'étranger tout en restant engagé dans le domaine de l'archéologie et du patrimoine culturel afghans.
Comment les bouleversements politiques en Afghanistan ont-ils affecté votre parcours de chercheur ?
Pendant plus de dix ans, avec mes collègues de l’université de Bamiyan, nous avons développé des collaborations entre des institutions afghanes et des institutions internationales, mené des projets de recherche et construit tout un réseau scientifique. Nous n'imaginions pas qu'un jour nous devrions abandonner tout ce travail.Avec les bouleversements survenus en Afghanistan, nous avons dû laisser derrière nous toutes ces années de travail. Cette situation a été difficile, non seulement pour moi, mais aussi pour de nombreux collègues. Certains sont restés à l'université de Bamiyan, au sein du département d'archéologie. Aujourd'hui, ils ne disposent plus de la liberté nécessaire pour travailler sur les sujets qu'ils souhaitent en tant qu'enseignants-chercheurs.
Lorsque la situation politique a évolué dans mon pays, j'ai compris qu'il devenait très difficile d'exercer librement mon métier de chercheur en archéologie. C’est pour cette raison que j’ai décidé de ne pas retourner en Afghanistan. Il me serait difficile de poursuivre un travail académique fondé sur les standards scientifiques et les collaborations internationales, essentiels à la recherche et à la préservation du patrimoine culturel afghan.
Je ne suis pas le seul dans cette situation. De nombreux universitaires afghans ont quitté leur travail et leur pays afin de pouvoir poursuivre leur activité académique.
Comment êtes-vous arrivé en France et quel rôle les dispositifs d'accueil ont-ils joué dans la poursuite de votre parcours académique ?
Je suis arrivé en France en 2022 grâce au programme PAUSE. Je tiens à remercier les institutions qui m'ont accueilli et permis de poursuivre mon parcours académique en France.Depuis mon arrivée, j'ai pu poursuivre mon travail dans le domaine académique, notamment sur les questions liées à l'archéologie et au patrimoine culturel afghans, au sein de l'Université Paris Nanterre et en collaboration avec différentes institutions, dont la MSH Mondes. D'un côté, j'ai perdu une partie des réseaux et des projets que nous avions construits en Afghanistan ; de l'autre, j'ai trouvé de nouvelles opportunités de collaboration et de recherche.
Au-delà de l'accueil institutionnel, des initiatives comme la Semaine de l'hospitalité et des libertés académiques sont également importantes. Elles permettent aux chercheurs en exil de partager leurs travaux, de rencontrer d'autres chercheurs et de développer de nouvelles collaborations. Mais aujourd'hui, je peux continuer à travailler en France sur les sujets qui me tiennent à cœur et poursuivre mes recherches dans le domaine de l'archéologie et du patrimoine culturel afghans.
Qu'est-ce que l'exil a changé dans votre manière de travailler et de faire de la recherche ?
En réalité, je ne constate pas de changement fondamental dans mon travail de recherche. En Afghanistan, je travaillais déjà sur l'archéologie et entretenais des relations avec des délégations archéologiques françaises. Je poursuis aujourd'hui ces travaux en France.Ce qui a surtout changé, c'est le contexte de vie. Bien sûr, quitter son pays et la vie que l'on y avait construite représente un bouleversement. J'ai dû m'adapter à un nouvel environnement, à une autre langue, à un autre système administratif et à une nouvelle société. Avant, je vivais et travaillais dans mon pays et dans ma langue maternelle ; aujourd'hui, je suis en train d'améliorer mon français. Il y a un autre système administratif, un autre environnement : cette intégration prend du temps.
Sur le plan scientifique, cette situation m'a également ouvert de nouvelles opportunités. La France entretient depuis longtemps des liens avec l'archéologie afghane et conserve de nombreux documents et archives qui ne sont pas toujours accessibles en Afghanistan.
Aujourd'hui, je poursuis mon activité dans le domaine académique en tant que documentaliste et associé à la recherche. Je participe à des projets de recherche, de documentation et de valorisation des archives liés au patrimoine afghan.
Ces collaborations me permettent également de contribuer à des expositions et des journées d'étude consacrées à l'Afghanistan. Dans le cadre de la Semaine de l'hospitalité et des libertés académiques, nous avons notamment organisé une journée d'étude autour de la mémoire et de la transmission des archives archéologiques françaises en Afghanistan. Je suis heureux de pouvoir continuer à travailler sur ces sujets malgré l'exil.
Quand l'hospitalité scientifique fait vivre les savoirs
À travers son parcours, Laeiq Ahmadi rappelle que l'hospitalité scientifique ne consiste pas uniquement à permettre à un chercheur de poursuivre ses travaux. Elle contribue également à préserver, enrichir et transmettre les savoirs qu'il porte.
Cette dimension est particulièrement visible dans le travail mené autour de l'exposition De la terre à l'écrit et de la journée d'étude consacrée aux archives archéologiques françaises en Afghanistan. En tant que documentaliste et associé à la recherche, Laeiq Ahmadi contribue aujourd'hui à l'identification, à la contextualisation et à la transmission d'archives conservées en France. Sa connaissance du terrain, des sites archéologiques et du patrimoine afghan apportent un éclairage précieux à ces fonds documentaires produits au fil de plus d'un siècle de recherches archéologiques.
Une illustration concrète de ce que permet l'hospitalité scientifique : Accueillir un chercheur, c'est aussi préserver et faire vivre les savoirs qu'il porte.