Publié le 22 avril 2026 Mis à jour le 23 avril 2026

L’intelligence artificielle s’impose dans nos usages quotidiens : recherche d’informations, prise de décision, production de contenus. Mais quels sont ses effets sur notre cerveau, nos comportements et notre santé mentale ?

À l’occasion du Mois de la santé mentale et du colloque « Les nouveaux symptômes cliniques et sociologiques à l’époque de l’intelligence artificielle », organisé au Campus Condorcet le 24 avril 2026, Yana Korobko, psychologue clinicienne et psychanalyste, et Nina Krajnik, philosophe, psychanalyste et écrivaine, analysent comment l’IA transforme notre manière de penser, de désirer et de faire des choix, entre délégation cognitive, saturation informationnelle et perte de singularité.

Les nouveaux symptomes cliniques
Les nouveaux symptomes cliniques

Déléguer sa pensée à l'IA : y renoncer ? 

Chercher une information, résumer un texte, choisir sa prochaine sortie… ces usages sont de plus en plus délégués à l’intelligence artificielle. Celle-ci ne se limite plus à un simple outil d’assistance. Elle tend à prendre en charge certaines opérations mentales que nous réalisions nous-mêmes : formuler une idée, organiser un raisonnement, faire des choix ou exercer un jugement, comme le souligne Nina Krajnik :
 Le sujet n’utilise plus l’IA comme outil, mais lui transfère les opérations mêmes de formulation, de décision et de jugement. Ce n’est plus la simple ignorance, mais le renoncement à penser. 
Ces pratiques, désormais courantes, transforment progressivement nos manières de penser. En s’appuyant davantage sur ces outils, les individus mobilisent moins leurs capacités cognitives (analyser, interpréter, formuler). La réflexion, ainsi secondée, perd en singularité et s’accompagne d’un affaiblissement de la pensée critique, de la créativité et de la confiance en ses propres idées.

Nina Krajnik évoque ainsi une forme de « désubjectivation » : la pensée n’est plus toujours construite, mais souvent mobilisée à partir de réponses déjà produites. À cela s’ajoute l’accès à des résultats immédiats, sans passer par le temps de l’élaboration :
L’IA produit des résultats sans passage par le travail subjectif de construction symbolique, court-circuitant la médiation même qui constitue le sujet. 
En contournant ce processus fait d’essais, d’erreurs, de doutes, on modifie non seulement l’accès au savoir, mais aussi la manière dont celui-ci se forme en nous. Cette immédiateté n’affecte pas seulement la pensée, elle reconfigure également notre rapport au manque et au désir.
 

Comment désirer dans un monde saturé de possibles ?

Lorsque l’on parcourt les réseaux sociaux, chaque contenu semble remplacer irrémédiablement le précédent, à l’infini, empêchant le manque de s’installer. L’information croît, se démultiplie et se propage au centre de nos attentions. Dans des environnements structurés par le numérique omniprésent, nous sommes constamment poussés à la chercher, à y être confrontés dans un flux continu. Pour décrire ces comportements, la psychanalyste Yana Korobko introduit la notion de « pulsion informationnelle », dont le fonctionnement repose sur une logique de boucle : Un manque apparaît, appelle une réponse immédiate, apporte un soulagement bref, puis retombe, ce qui relance aussitôt la recherche.  
Chaque interaction procure une micro-satisfaction, trop brève pour stabiliser le désir. Le sujet se trouve ainsi pris dans un va-et-vient incessant, sans véritable apaisement. Dans ce contexte, la pulsion informationnelle court-circuite le temps du désir : la réponse arrive trop vite, empêchant son élaboration et installant le sujet dans une circulation continue, sans point de fixation.

Ces mécanismes sont d’autant plus puissants qu’ils s’inscrivent dans des environnements numériques conçus pour capter l’attention et orienter les usages. Les plateformes façonnent ainsi les usages jusque dans nos gestes (scroller, cliquer, regarder) régissant les comportements et contribuant à en uniformiser peu à peu les formes.
 Une dépendance aux systèmes numériques est créée, tandis que le comportement est facilement modulé et l’attention continuellement manipulée. - Yana Korobko 

« L’érosion progressive de la singularité »

Ces transformations de la pensée et du désir s’inscrivent dans une évolution plus large de nos usages numériques. À l’ère du Web 2.0, l’utilisateur n’est plus un simple récepteur de contenus, il en est aussi un producteur. Sa pensée s’extériorise, se partage, circule et ses publications en ligne participent désormais à son identité. On ne pense plus seulement pour soi, mais aussi pour être vu, lu, relayé. Cette mise en visibilité est largement façonnée par les architectures des plateformes, qui orientent les formats et tendent à standardiser les modes d’expression en ligne. Selon Nina Krajnik, l’intelligence artificielle vient renforcer ces dynamiques : Les modèles langagiers produisent une moyenne du langage et des formes d’expression, qui standardisent et réduisent la singularité du désir à des statistiques. 
En effet, les systèmes d’intelligence artificielle apprennent à partir de vastes ensembles de données existantes. Ils produisent des réponses fondées sur ce qui est le plus fréquent, le plus partagé. Les formulations tendent ainsi à se lisser, à se fondre dans des formes normées d’expression, effaçant les aspérités individuelles. Peu à peu, ces dynamiques à la fois sociales et techniques, contribuent à une homogénéisation des manières de penser, de désirer et de s’exprimer entraînant un affaiblissement progressif de la singularité et une forme d’« uniformisation du désir ».

Les « nouveaux symptômes »

Ces transformations dépassent les seuls usages technologiques : elles touchent à notre manière même de penser et d’agir. Elles s’inscrivent dans un fonctionnement de plus en plus automatisé, où le recul sur soi se perd progressivement et où les comportements s’alignent sur des logiques normatives. Les « nouveaux symptômes » traduisent ainsi moins l’apparition de troubles que l’installation d’une pensée sans sujet, une intelligence fonctionnelle où la singularité, le désir et la capacité de choix s’effacent.

Retrouvez les informations sur le colloque ici